Albert Guérisse - Pat O'Leary

 

Albert Guérisse (1911-1989) est un médecin militaire et un résistant belge. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sous le nom de Pat O’Leary, il dirigea une filière d’évasion connue sous le nom de réseau Pat O’Leary ou de Pat Line, grâce à laquelle plus de 650 aviateurs anglais et américains ont pu rentrer sains et saufs en Angleterre après que leur appareil eut été abattu au-dessus de la France occupée.

Albert-Marie Edmond Guérisse naît à Bruxelles le . Il étudie la médecine à l’Université catholique de Louvain puis à l’Université libre de Bruxelles, en qualité d’élève-médecin militaire. Lieutenant médecin en 1936, il est affecté au 1er Régiment de Lanciers qui est stationné à Spa, près de la frontière allemande.

Le , lorsque les Allemands envahissent la Belgique, il participe à la Campagne des 18 jours. Pendant les combats de Juprelle et de Geluwe, il se distingue en allant porter secours aux blessés sous le feu ennemi, ce qui lui vaudra la Croix de Guerre avec palme. Le , quelques heures après la capitulation de l’armée belge, il choisit de rejoindre les lignes anglaises afin de continuer la lutte. Il parvient le 1er juin, avec un groupe d’officiers commandés par le Colonel Bastin, à embarquer vers l’Angleterre entre la Panne et Dunkerque sur un bateau à aubes britannique, le Westward 760. A peine arrivé, il est renvoyé le 4 juin en France par le navire Batavia II vers Brest, avec quelques 400 militaires belges, en vue d’un hypothétique regroupement des forces belges à Poitiers (siège du gouvernement belge). Le  il est désigné pour le centre d’instruction du service de Santé dans la région des Sables-d’Olonne. Le , sur le point d’être fait prisonnier des Allemands, il s’en évade et rejoint le centre de regroupement des blindés dans le sud de la France, à Lunel-Viel. Après la capitulation française, il refuse l’ordre de se laisser constituer prisonnier et rejoint la côte avec quelques officiers belges (notamment les lieutenants Georges Danloy, Freddy Gréban de Saint-Germain, Jacques de Brabant, Paul et Victor Nicod et de Jean de Selys Longchamps). Fin juin, ils embarquent à Sète sur un navire charbonnier britannique, le Northmoor, avec des troupes de la légion tchèque. Arrivé dans la rade de Gibraltar le , Guérisse profite de l’occasion de compléter l’équipage d’un navire marchand français (Le Rhin) que son commandant (Péri) compte mettre à la disposition de la marine anglaise.

Au mois d’août, Le Rhin accoste à Barry Docks. Péri devient le commandant Langlais et obtient de l’amirauté britannique que le bateau et son équipage naviguent désormais sous le pavillon du Blue Ensign, attribué aux navires de réserve de la Royal Navy, ceux de la Navy étant sous le White Ensign et les bâtiments commerciaux sous le Red Ensign. C’est ainsi que le lieutenant médecin Guérisse est nommé au grade de lieutenant-commander (capitaine de corvette) de la Royal Navy Volunteer Reserve (RNVR) et détaché au Naval Intelligence Department. Ayant à prendre un nom anglais afin de ne pas être reconnu comme Belge en cas de capture, il choisit O’Leary, nom d’un Canadien français qu’il avait côtoyé pendant ses études : avec un tel nom à consonance irlandaise, les Anglais lui attribuent d’emblée le prénom de Patrick. Avec d’autres membres de l’équipage, il reçoit par le Naval Intelligence Service, un entraînement de six semaines d’agent pour des missions d’infiltration en territoire ennemi.

Le Rhin reçoit un armement et prend le nom de HMS Fidelity[4], destiné à des opérations clandestines. Il opérera en Méditerranée et dans l’Atlantique comme mystery-ship, subissant régulièrement des transformations et des changements d’aspect, spécialisé dans les coups de main de sabotage sur les côtes françaises, la dépose et la récupération d’agents du SOE.

Le , il reçoit pour mission de débarquer des agents du SOE à proximité de Collioure sur la côte du Roussillon et d’embarquer une quinzaine d’hommes qui devaient quitter la France. L’embarcation dans laquelle il se trouve est repérée par les garde-côtes qui la prennent en chasse. Le moteur est endommagé et l’équipage est arrêté par les autorités du régime de Vichy. Il se présente sous son identité d’emprunt Patrick O’Leary, mais se déclare aviateur canadien français, dont l’avion a été abattu, cherchant à gagner Gibraltar. Il est successivement emprisonné à Port-Vendres, Marseille, Toulon et enfin Saint-Hippolyte-du-Fort près de Nîmes où de nombreux soldats britanniques sont prisonniers. Il s’évade le  en permettant la fuite d’une trentaine de militaires anglais.

Il rejoint à Marseille une ligne d’évasion mise en place en janvier 1941 par le capitaine Ian Garrow qui a déjà pu rapatrier une centaine de militaires britanniques restés sur le territoire français après la capitulation. Tous les membres du réseau[5] sont des résistants français. Garrow a installé à Lille une cellule de recherche et d’acheminement vers la zone non-occupée, établi à Marseille et Perpignan des centres d’hébergement et organisé une filière par les Pyrénées, vers Barcelone puis Gibraltar ou Lisbonne. L’amirauté britannique est interrogée par radio sur le sort de O’Leary: du fait qu’il parle couramment le français et qu’il a bénéficié d’une formation d’agent secret par le Naval Intelligence Service, Garrow souhaite le garder pour adjoint. Il en est informé, par un message à la BBC : « Adolphe doit rester »[6]. O’Leary ne rejoindra donc pas le HMS Fidelity, qui accomplira encore quelques missions en Méditerranée, pour finir par accompagner un convoi dans l’Atlantique en décembre 1942, où il sera torpillé par un sous-marin allemand et disparaîtra corps et biens dans la nuit du 30 décembre 1942[7].

De juillet à septembre, O’Leary s’occupe personnellement du convoyage de plus de cent évadés. Garrow, recherché par la police, confie la direction de l’organisation à O’Leary. À partir de ce moment, l’organisation va se développer : les aviateurs abattus sont de plus en plus nombreux, et comme beaucoup de militaires britanniques sont en prison ou en camp d’internement, des plans d’évasion groupée sont étudiés. De nouvelles filières s’organisent pour évacuer des « colis » vers l’Espagne ou la Méditerranée. Un aviateur abattu dans le Nord peut ainsi être évacué par l’Espagne en douze jours. En octobre, Garrow est capturé par la milice de Vichy. Londres confirme O’Leary dans sa fonction de chef du réseau. Le réseau va étendre son activité jusqu’au sud de la Belgique et au Grand-Duché de Luxembourg. Son chef doit déléguer le recrutement de nouveaux agents à des responsables locaux, ce qui facilite l’introduction de traîtres.

En , sur ordre de Londres[8], il passe les Pyrénées et rejoint Gibraltar[9] pour recevoir des ordres du MI9 (Branche Évasion du Military Intelligence). La discussion porte notamment sur le rôle d’Harold Cole, dont O’Leary est convaincu qu’il a trahi et vendu aux allemands les membres du secteur nord du réseau et sur l’organisation d’évasions de masse d’aviateurs et de militaires du corps expéditionnaire britannique récemment transférés dans des camps de détention dans le sud de la France. Début avril, il est de retour en France, déposé clandestinement avec un opérateur-radio par un chalutier sur la côte, il reprend son activité de chef du réseau. En mai, a lieu le procès de Garrow (défendu par Gaston Deferre) qui est condamné à dix ans de prison. En juillet, O’Leary apprend par radio qu’il est décoré par les britanniques de l’Ordre du Service distingué (DSO). Jusqu’à l’occupation en  de la zone libre par les Allemands, plusieurs embarquements d’aviateurs sont organisés sur la côte méditerranéenne[10], à chaque fois de 35 à 50 hommes (Canet-Plage, St-Pierre Plage, calanques de Cassis…)[11]. Ensuite, ce ne sera plus possible vers Gibraltar qu’avec l’aide de passeurs espagnols anti-franquistes (notamment le groupe de Francisco Ponzan Vidal[12]), au travers des Pyrénées puis la traversée de l’Espagne. La Gestapo, désormais très active dans l’ex-zone non occupée, resserre son emprise autour du réseau. En décembre, les Britanniques demandent le retour de Garrow à Londres. Grâce à un uniforme de gardien de contrefaçon que O’Leary et Nancy Wake lui font parvenir dans sa cellule du camp de prisonniers de Mauzac (Dordogne), Garrow s’échappe le  et sera rapatrié vers l’Angleterre. O’Leary poursuit l’extension du réseau, récupérant des aviateurs jusqu’au nord de la France et en Belgique.

En , il apprend qu’il est proposé pour la Médaille du Courage polonaise. En février, la filière est infiltrée et trahie par le Français Roger Le Neveu dit « Le légionnaire »[13]. Le , O’Leary est arrêté dans un bar de Toulouse. Pour prévenir les membres du réseau et les britanniques du MI9, il s’arrange pour que l’un des plus jeunes membres du réseau, Fabien de Cortes, avec qui il a été arrêté, parvienne à s’évader du train qui les transporte vers la prison. Soumis à la torture, O’Leary ne parle pas. La Gestapo ne le connait que sous son identité de Canadien Français, officier de la Royal Navy, et jusqu’à la fin de la guerre, personne de son entourage ne connaîtra sa véritable identité de médecin militaire belge. La filière d’évasion sera reprise par Marie-Louise Dissard sous le nom de réseau Françoise. D’octobre 41 à mars 43, la filière rapatriera vers l’Angleterre plus de 600 aviateurs abattus, britanniques, américains et polonais et quelque 50 agents des services secrets anglais, ainsi que des rescapés de Saint-Nazaire et de Dieppe[14].

Le 16 septembre 1943, il est catégorisé Nacht und Nebel, c’est-à-dire destiné à disparaître « dans la nuit et le brouillard », et est transféré à la prison de la Gestapo à Neue Bremm (Sarrebruck) où il est soumis à de sévères sévices. Le 15 octobre 1943, il est déporté au camp de concentration de Mauthausen où il est affecté à travailler à la carrière de granit. Le , il est transféré au camp de Natzwzeiler Struthof (Alsace). Il assiste à l’arrivée au camp de quatre agents féminins du SOE: Andrée BorrelVera LeighDiana Rowden et Sonia Olschanezky, qui sont toutes exécutées et brûlées au four crématoire. Après la guerre, O’Leary et Brian Stonehouse témoigneront[15] du sort de ces femmes lors des procès pour crimes de guerre nazis. Le , il est transféré au Camp de concentration de Dachau[16]. Le , il est affecté à l’Außenkommando de Bad Tölz d’où il parvient, via un prisonnier de guerre britannique rencontré au chargement de charbon à la gare, à faire passer un message qui parviendra en Angleterre, faisant savoir que « Pat est vivant en Allemagne »[17]. Le , il est ramené au camp de Dachau. Il participe alors à la création du Comité international clandestin des Prisonniers avec les représentants des 16 nationalités présentes, qui le choisissent comme Président. Ce comité va pendant les trois derniers mois parvenir à empêcher des exécutions et des transferts par des substitutions d’identité. Le , le camp de Dachau est libéré par le 157e Infantry (en) de la 45e division d’infanterie de l’armée américaine. À la demande des Américains et avec leur aide, O’Leary assure le commandement du camp pendant une dizaine de jours avant d’être rappelé le  à Londres, via Paris, où il est accueilli par une représentante du bureau du M.I.9, Sylvia Cooper-Smith qu’il épousera en 1947 [18] !

Après la guerre

Il restera commissionné dans la Royal Navy pendant encore 18 mois. Pour répondre de l’activité de guerre du réseau, il est détaché à l’ambassade britannique à Paris. En 1946, il est désigné comme membre de la War Crime Commission au procès de Nuremberg[19]. Fin octobre, il est démobilisé de la Royal Navy, reprend son vrai nom et rejoint l’armée belge, dans son unité d’origine, le 1er régiment de Lanciers à Spa.

En avril 1951, il se porte volontaire pour le bataillon belge engagé par l’ONU en Corée. Il y reste 15 mois et s’y distingue en allant chercher sous le feu ennemi un soldat blessé. À son retour, fin 1952, il est désigné comme adjoint au chef du service médical du 1er Corps d’armée, stationné à Cologne (RFA). En 1961, il est désigné Directeur Inter-Forces du service de santé des Forces belges en Allemagne. Il prend sa retraite, avec le grade de général-major en 1970. De 1956 à 1985, il préside le Comité International de Dachau (CID), obtenant de l’État de Bavière dès 1958 un subside pour la transformation du camp en mémorial et en 1966 une convention pour le classement protégé du site et du musée, et leur entretien sous contrôle du CID.

Albert Guérisse meurt à Waterloo (Belgique) le , à l’âge de 78 ans[20].

En 1991, un mémorial en l’honneur d’Albert Guérisse est érigé à Saint-Hubert.